Articles sur : Lore

Lore : Conte de Wolfy 📖

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Chapitre

Titre

Raccourci

Prologue

La forĂȘt enchantĂ©e đŸŒČ

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Chapitre 1

L'Ʌlpha... bĂȘta ! 🐑

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Chapitre 2

Les derniers survivants đŸș

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Chapitre 3

Le Loup Bavard 🐕

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Chapitre 4

Le Mentaliste 🧠

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Chapitre 5

L’Art de dĂ©sobĂ©ir
 avec un grand A 💘

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Chapitre 6

Journal de bord 🐀

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Chapitre 7

Le Fossoyeur et le Nain Tracassin đŸȘ”

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Chapitre 8

Escapade nocturne đŸȘœ

Nouveau

Chapitre 9

Au domaine de Salem 🍎

Nouveau

Chapitre 10

La perle du destin 🔼

Nouveau

Chapitre 11

Dans la peau d'un chat 🐈‍⬛

En réécriture

Chapitre 12

Le vilain petit canard 🩱

En réflexion

Communication

Message de l'autrice đŸȘ¶

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Notez que, tout comme le jeu, le lore est en constante évolution !

L'univers de Wolfy


Illustration originale par @iLys


La forĂȘt enchantĂ©e đŸŒČ


Il y a fort longtemps, dans une contrĂ©e lointaine, l’esprit de la nature veillait sur le monde sous forme d’animaux lĂ©gendaires : les Loups GĂ©ants. Il s’agissait de crĂ©atures mythiques aux pouvoirs surnaturels. Rien Ă  voir avec les loups sauvages que nous connaissons actuellement. Les Loups GĂ©ants Ă©taient des ĂȘtres hors du commun. Ils vivaient en grandes meutes que l’on surnommait « Les Clans ». En effet, les Loups GĂ©ants fonctionnaient en communautĂ© et chaque clan obĂ©issait aux lois Ă©tablies par celle-ci.


Trois principaux clans régnaient chez les Loups : les Loups Gris, les Loups Bruns, et les Loups Noirs.


Illustration originale par @Eren


On prĂ©tend qu’un clan de Loups Blancs aurait existĂ© jadis dans la Toundra au Nord de la contrĂ©e. Les Anciens racontent avoir vu d’énormes bĂȘtes Ă  la fourrure blanche circuler dans les montagnes. Il s’agissait des plus grandes crĂ©atures jamais observĂ©es en ce monde. Cependant, nul ne les avait aperçues depuis des annĂ©es. Certains affirment que leur clan auraient Ă©tĂ© sauvagement exterminĂ© par des tribus de braconniers au moment de la fondation des villages, d’autres prĂ©tendent qu’ils furent chassĂ©s par les autres clans en raison de la menace qu’ils reprĂ©sentaient. Quoiqu'il en soit, si quelques-uns avaient survĂ©cu aprĂšs toutes ces annĂ©es, ils ne seraient dĂ©sormais qu'isolĂ©s et affaiblis.


La forĂȘt Ă©tait vaste et s’étendait sur toute la contrĂ©e; toute, sauf une petite partie situĂ©e au bord du Lac Beta. Il s’agissait du monde des Hommes : un grand village, qui regroupait plusieurs communautĂ©s, Ă  l'Ă©cart de la forĂȘt par des chaĂźnes montagneuses. DĂšs que les Loups GĂ©ants apercevaient les grandes collines, ils rebroussaient chemin. Ceux-ci avaient pour rĂšgle d'or de ne jamais dĂ©passer les limites de leur territoire.


Illustration originale par @Eren


Le clan des Loups Gris occupait les territoires du Nord-Ouest, situĂ©s dans la forĂȘt borĂ©ale. Bien qu'ils dĂ©tenaient plus de la moitiĂ© de la contrĂ©e, leur localisation pouvait varier en fonction des saisons et des migrations. Notons que les Loups Gris dĂ©tenaient le pouvoir du nombre. Avec le temps, ils avaient compris qu’en restant ensemble, ils demeureraient plus forts. En effet, leur plus grande force Ă©tait leur sens de la collaboration et de l’entraide. C’est pour cette raison que leur valeur principale Ă©tait la solidaritĂ©. « L’union fait la force ! » Telle Ă©tait leur devise. Les Loups Gris Ă©taient Ă©galement les ĂȘtres les plus bienveillants et les plus tolĂ©rants de tous. Sans eux, l’esprit tranquille de la forĂȘt n’aurait point existĂ©.


De son cĂŽtĂ©, le clan des Loups Bruns occupait les forĂȘts tempĂ©rĂ©es au Sud-Est. Les Loups Bruns Ă©taient dotĂ©s d’un fort caractĂšre et d’un flair hors du commun. Il s’agissait des Loups les plus audacieux et les plus rusĂ©s de tous, si bien que leur intelligence surpassait celle de l’Homme. Du moins, c’est ce qu’ils aimaient croire ! De nature curieuse, les Loups Bruns aimaient explorer les terres inconnues. De ce fait, leur connaissance du monde Ă©tait trĂšs fine. Ils Ă©taient rĂ©putĂ©s pour exceller en orientation ! Cela Ă©tait bien pratique quand il Ă©tait question de chasse dans les terrains incertains; ils savaient en permanence se repĂ©rer dans la contrĂ©e et n’avaient aucune peine Ă  trouver les ressources qu’il leur fallait. Cependant, le seul dĂ©faut qui leur faisait obstacle Ă©tait leur arrogance. Les Loups Bruns Ă©taient conscients de leur intelligence supĂ©rieure et nombre d’entre eux n’hĂ©sitaient pas Ă  s’en servir pour manipuler et obtenir les faveurs des Loups Gris qui Ă©taient altruistes de nature.


Enfin, les Loups Noirs Ă©taient peu nombreux et occupaient le plus petit territoire de la contrĂ©e. Ils vivaient au coeur mĂȘme de la forĂȘt, dans un lieu que l'on surnommait « La ForĂȘt EnchantĂ©e ». C'Ă©tait un endroit hors du temps, suspendu entre rĂȘve et rĂ©alitĂ©, oĂč les arbres semblaient murmurer des secrets anciens Ă  qui savait les Ă©couter. Tous les animaux y cohabitaient en parfaite harmonie, protĂ©gĂ©s par l'Esprit de la forĂȘt.


La nuit, la nature prenait vie et laissait place Ă  une fĂ©erie de bioluminescence. Les lucioles dansaient comme des Ă©toiles tombĂ©es du ciel et les champignons brillaient de mille feux. Les papillons aux ailes translucides et les colĂ©optĂšres aux reflets d'opale sortaient de leur cachette affichant fiĂšrement leurs couleurs. Sur les Ă©tangs paisibles, les nĂ©nufars phosphorescents flottaient comme des lanternes et le plancton miroitait Ă  la surface de l'eau, reflĂ©tant le clair de lune. C'Ă©tait un phĂ©nomĂšne extraordinaire ! Tout Ă©tait paisible et serein, comme si le temps retenait son souffle. Il faut dire que les Loups Noirs Ă©taient dotĂ©s d’une grande sagesse et prĂ©fĂ©raient vivre dans le calme et la tranquillitĂ©.



Illustration originale par @Pieuvre


Contrairement aux autres espĂšces, les Loups Noirs pouvaient Ă©changer dans toutes les langues du monde, y compris celle des Hommes. Plus encore, les Loups Noirs possĂ©daient une particularitĂ© hors du commun: le don de transformation. Lors des nuits de pleine lune, leur morsure permettait de transformer un humain en loup, lĂ©guant Ă©galement leur pouvoir Ă  leur victime. De fait, les Loups au pelage noir Ă©taient considĂ©rĂ©s comme une race « prĂ©cieuse » aux yeux des autres espĂšces, car ils Ă©taient les seuls Ă  dĂ©tenir un pouvoir aussi puissant. Les Loups Noirs obtinrent donc l’autoritĂ© sur les dĂ©cisions de la forĂȘt. Ainsi, Ă  l’aide des autres clans, ils instaurĂšrent un rĂšglement afin que tous les Loups GĂ©ants veillent Ă  l’équilibre sacrĂ©, assurant ainsi la bonne entente entre les clans et les espĂšces vivant en ces lieux.


Les Loups Noirs Ă©taient toutefois condamnĂ©s par une gĂ©nĂ©tique atypique. À l'opposĂ© des autres clans, ils ne pouvaient se reproduire entre eux. C’était principalement la raison pour laquelle ils Ă©taient peu nombreux. Ils devaient absolument faire usage de leur pouvoir pour assurer leur lignĂ©e. Or, ce don, unique et irrĂ©versible, ne pouvait ĂȘtre appliquĂ© qu’une seule fois au cours de leur vie. Lorsqu’un Loup Noir dĂ©signait son successeur, il lui offrait non seulement sa force, mais aussi sa propre essence. DĂšs le moment oĂč la transformation de leur victime Ă©tait complĂ©tĂ©e, celui-ci cessait d’exister. Il importait donc de bien choisir leur successeur.


Illustration originale par @Pieuvre


Ce passage d’un monde Ă  l’autre n’était pas sans consĂ©quences : au cours de ce phĂ©nomĂšne, les victimes perdaient leur identitĂ© humaine, laissant derriĂšre elles leurs souvenirs passĂ©s. Aucun retour dans le monde des Hommes n’était envisageable. C’est pourquoi les Loups Noirs prĂ©fĂ©raient s’attaquer Ă  des personnes isolĂ©es, sans famille, afin que personne ne se doute de rien. Malencontreusement, il leur arrivait parfois de faire erreur et des disparitions laissaient des traces



Peu d’Hommes soupçonnaient l’existence des Loups GĂ©ants, mais au fil des lunes, les disparitions furent de plus en plus remarquĂ©es. Le murmure devint rumeur, la rumeur devint peur. Les villageois comprirent qu’une menace rĂ©elle pesait sur eux. Par consĂ©quent, les Hommes levĂšrent alors leurs torches et envahirent les bois sacrĂ©s. Ils saccagĂšrent les forĂȘts, dĂ©truisant ainsi toute forme de vie sur leur passage. De cette peur naquit un culte sombre : le Napellisme. Les prĂȘtres du mouvement jugĂšrent d'Ă©radiquer toute crĂ©ature dangereuse.


Carte du PrĂȘtre par @Santithur


Des piĂšges enduits d' aconitÂč, une fleur aux propriĂ©tĂ©s toxiques, furent implantĂ©s dans les collines afin de repousser les dangereuses bĂȘtes
 Et pour tenir les enfants Ă  l’écart, on tissa des contes terrifiants, oĂč les Loups GĂ©ants devenaient des monstres aux crocs dĂ©vorants. Aujourd'hui, ces contes sont toujours prĂ©sents dans le folklore actuel.


Symbole fleur d'aconit par @Santithur


ÂčAconit Napel : NommĂ©e « Wolfsbane » en anglais, anciennement utilisĂ©e comme poison pour les loups.


Ainsi, les siĂšcles passant, l’équilibre de la forĂȘt bascula. Le territoire des Hommes prit de l’expansion, engendrant alors l'apparition de nouveaux villages et de nouvelles communautĂ©s. Les crĂ©atures mythiques, qui furent jadis les grands protecteurs de la forĂȘt, cessĂšrent d’exister.


Les Anciens murmurent encore qu’une poignĂ©e de Loups aurait survĂ©cu



Illustration originale par @Eren


ÉloignĂ©s dans les confins de la forĂȘt, on peut y trouver les descendants du premier Loup-Garou, celui qu’on nommait Alpha. On le retrouve Ă©galement dans le folklore sous la forme d’un Homme. Un berger, dit-on
 qui criait au loup !


1. L'Ʌlpha... beta ! 🐑


De nombreuses lĂ©gendes circulent Ă  travers la contrĂ©e. Toutes font mention d’un « Grand MĂ©chant Loup », tapi dans l’ombre des bois, mais nul ne connaĂźt rĂ©ellement son origine.


La plus vieille lĂ©gende fait mention d’un Homme ayant la capacitĂ© de se mĂ©tamorphoser en Loup la nuit. Tout porte Ă  croire qu’il s’agit de l’ancĂȘtre des Loups-Garous. Ce rĂ©cit nous ramĂšne aux collines oubliĂ©es de Paleo, le plus ancien village de la contrĂ©e, berceau des premiĂšres civilisations.


Illustration originale par @Blouky


Dans les collines de Paleo, vivait un jeune berger prĂ©nommĂ© Ezop. Son rĂŽle Ă©tait de garder les moutons du village et d'en prendre soin. Une fois par mois, il se rendait au village pour y vendre ses moutons les plus matures. Ces rares occasions Ă©taient pour lui une fenĂȘtre sur le monde, un monde qui, hĂ©las, ne lui rendait pas grand-chose en retour.


Image tirée d'une vidéo de @Sora


En effet, le jeune homme Ă©tait condamnĂ© Ă  vivre seul, car sa maison, nichĂ©e au bord de la forĂȘt, suffisait Ă  alimenter la mĂ©fiance. Il va sans dire que le jeune homme s’ennuyait beaucoup. Tout le monde le connaissait, mais peu prenaient la peine de lui adresser la parole. On le saluait de loin, sans jamais chercher Ă  vraiment le connaĂźtre. Aux yeux du village, Ezop Ă©tait un individu plutĂŽt mystĂ©rieux. Pourtant, ce n'Ă©tait qu’un adolescent comme les autres, Ă  la recherche d’aventures. Ce dernier rĂȘvait de dĂ©couvrir un autre monde.


Illustration originale par @Malori


Une nuit, aprĂšs le coucher du soleil, il eut l’idĂ©e de jouer un tour aux villageois : prĂ©tendre qu’un Loup rĂŽdait dans l'ombre.


Ezop connaissait bien les lĂ©gendes Ă  propos des Loups GĂ©ants, mais il n’y avait jamais cru. Ayant grandi Ă  la lisiĂšre des bois, il n’avait jamais vu autre chose que des cerfs timides et des renards curieux. À ses yeux, tout cela n’était qu’une invention, une fable que le prĂȘtre Jean-Marc rĂ©citait pour mieux contrĂŽler son auditoire. Ezop n’était pas dupe ! Il ne se laissait pas avoir comme tous ces pauvres villageois guidĂ©s par la peur. Ce soir-lĂ , il comptait bien le prouver



Illustration originale par @Eren


Alors, du haut d’une falaise, le jeune berger lança son cri : « Au loup ! Au loup ! »


À ces mots, les habitants du village, affolĂ©s, saisirent leurs fourches et allumĂšrent les torches, puis bondirent hors de leurs maisons pour voler Ă  son secours.


Mais lorsqu’ils atteignirent la bergerie, pas la moindre trace d'un loup. CachĂ© derriĂšre un buisson, Ezop les observait en silence, le sourire aux lĂšvres, tandis qu'ils repartaient, confus et bredouilles.


Pris d'un fou rire, il se jura de recommencer le lendemain. C'est ce qu'il fit
 Ă  maintes reprises et, Ă  tous les coups, les villageois rĂ©pondaient Ă  l’appel, et chaque fois, ils repartaient déçus de s’ĂȘtre fait avoir.


Or, lors d’une nuit de pleine lune, alors que le berger rassemblait son troupeau, l'impossible arriva. De l’ombre sortit une crĂ©ature immense : un Loup GĂ©ant.


À la vue de la bĂȘte, les moutons s’affolĂšrent et s’enfuirent au loin dans les collines. Leurs bĂȘlements alertĂšrent le jeune berger qui avait le dos tournĂ©. En se retournant, Ezop figea d’effroi.


La crĂ©ature Ă©tait gigantesque et son pelage Ă©tait aussi noir que l’obscuritĂ©. Seuls ses yeux dorĂ©s trahissaient sa prĂ©sence.


« N’aie pas peur », entendit Ezop dans son esprit.


Le jeune homme recula d’un pas incertain.

Le monstre venait-il de lui parler ? Comment était-ce possible ?


Pris de panique, Ezop s'élança vers le bord de la falaise, en hurlant à pleins poumons : « Au loup ! Au loup ! »

Mais cette fois, personne ne vint Ă  sa rescousse.

Le village, lassé de ses tours, était resté endormi.


La lĂ©gende raconte que le berger fut dĂ©vorĂ© par Le Grand MĂ©chant Loup. C’est le sort que l’on rĂ©serve aux inconscients qui s’aventurent un peu trop prĂšs des bois



Mais certains prĂ©tendent qu’il ne mourut pas cette nuit-lĂ .

Qu’une malĂ©diction s’abattit sur lui, et qu’Ezop devint, cette nuit-lĂ , le tout premier Loup-Garou.


Les Anciens affirment que, lors des nuits de pleine lune, on peut apercevoir l'ombre du berger postée sur la falaise, et que son esprit continue de hanter les villageois à ce jour.


Illustration originale par @Eren

Quoi qu'il en soit, plus jamais on n'entendit quelqu’un crier au loup



2. Les derniers survivants đŸș


Avant leur extinction, les Loups GĂ©ants prirent une dĂ©cision qui allait bouleverser le cours de l’Histoire



À la veille d’une pleine lune, les derniers reprĂ©sentants de chaque Clan se rassemblĂšrent une derniĂšre fois.


Onyx, le dernier Loup Noir, prit la parole : « Je me fais vieux et mon pouvoir dĂ©cline. Il ne me reste que peu de temps parmi vous, chers confrĂšres. »


Un silence lourd s’installa. On entendait seulement le souffle du vent dans les feuillages, le croassement mĂ©lancolique des grenouilles prĂšs du ruisseau. Quelques colĂ©optĂšres luisaient faiblement dans la pĂ©nombre, discrets tĂ©moins de cette rĂ©union funĂšbre. MĂȘme les lucioles, qui se faisaient de plus en plus rares, avaient rejoint le cercle afin d’apporter leur soutien. L’enchantement de la forĂȘt tirait Ă  sa fin.



Illustration originale par @Neuvillette


Le silence fut brisé par GalÚne, la plus jeune Louve du Clan des Gris.

— Il nous faut essayer une derniĂšre fois. Il doit bien rester une solution, n’est-ce pas ? J’ai peut-ĂȘtre une idĂ©e.


Un grondement s’échappa de Jasper, le chef du Clan des Bruns :

— Nos frĂšres et nos sƓurs ont pĂ©ri sous la main de l’Homme ! Tenter une derniĂšre transformation sur leurs terres serait du suicide. Tu crois vraiment qu’on va risquer la vie de notre dernier Loup Noir ? Sois raisonnable, GalĂšne, je t’en prie !


— Laisse la parler, Jasper, intervint Clay, le chef du Clan des Gris, d’un ton tranchant.


— Clay n’a pas tort, ajouta Onyx d’un ton calme. Parle, Galùne.


Tous les regards se tournÚrent vers la jeune Louve. Celle-ci hésita, mais Clay la poussa du museau amical, lui faisant signe de s'avancer.



Illustration originale par @Pieuvre


GalĂšne prit son courage Ă  deux pattes :

— Demain, une super lune bleue de sang apparaitra dans le ciel. Ce phĂ©nomĂšne ne s’est jamais produit de notre vivant. On sait que le pouvoir des Loups Noirs est amplifiĂ© lors d'une pleine lune de sang, et encore plus lors d'une super lune, mais qu’en est-il lorsque les deux sont combinĂ©es ? N'est-il pas possible que cela change notre espĂšce d'une maniĂšre que nous ne comprenons pas encore ?


Un murmure parcourut le cercle.


— C'est trop risquĂ©, grogna Jasper. Rendons-nous Ă  l’évidence ! MĂȘme si le pouvoir d’Onyx parvenait Ă  crĂ©er un “Super Loup”, cela ne changerait rien Ă  notre extinction imminente. Les Hommes ont dĂ©truit la quasi-totalitĂ© de la forĂȘt. Son enchantement n’est plus
 Il est trop tard.



Illustration originale par @Pieuvre



— Justement, Jasper, coupa sùchement Clay. Nous n’avons plus rien à perdre.


Jasper soupira, puis se tut, Ă©nervĂ©, mais rĂ©signĂ©. Force Ă©tait de constater qu’il n’arriverait jamais Ă  raisonner les Loups Gris.



Illustration originale par @Pieuvre


Les yeux dorĂ©s d’Onyx se posĂšrent sur GalĂšne. Sa voix se fit plus grave, presque solennelle :

— Petite, je t’écoute. Quel est ton plan ?


La suite, vous la connaissez...


Retour aux Loups...


Bien des siĂšcles aprĂšs la transformation du berger, la migration des clans avait entraĂźnĂ© une nouvelle espĂšce : les loups Ă  pelage mixte. Ces crĂ©atures, plus petites et au tempĂ©rament plus docile, Ă©taient beaucoup plus attrayantes aux yeux des Hommes. Leur taille rĂ©duite les rendait moins menaçants et bien plus adaptĂ©s Ă  la vie aux cĂŽtĂ©s des humains. D'ailleurs, la plupart furent domestiquĂ©s. Le reste se divisa en petits groupes, laissant place Ă  ce qu’on appelle aujourd’hui les « meutes ».


Illustration originale par @Eren


Les loups domestiquĂ©s devinrent les chiens que nous connaissons aujourd’hui. Il s’agissait d’un type de compagnons trĂšs convoitĂ© par les Hommes, car leur bonne humeur et leur fidĂ©litĂ© Ă©taient d’agrĂ©able compagnie. Les chasseurs, en particulier, apprĂ©ciaient leur odorat exceptionnel, bien plus dĂ©veloppĂ© que celui des humains.


À l’origine, ces compagnons n’étaient que des animaux capturĂ©s dans les forĂȘts par les chasseurs du village. Les plus beaux spĂ©cimens furent domestiquĂ©s pour le plaisir des villageois et des enfants. Le commerce des compagnons devint si prospĂšre que certains Ă©leveurs voyageaient de village en village pour vendre les espĂšces les plus rares, considĂ©rĂ©es comme « exotiques ». Parmi celles-ci, se trouvait le Loup Bavard !



3. Le Loup Bavard 🐕 💬


Par un bel aprĂšs-midi de printemps, Graouw et ses deux amis, Bhoot et Loupiotte, jouaient Ă  cache-cache.


« Trois, deux, un
 c’est parti ! » cria Graouw, bondissant vers la forĂȘt.


Illustration originale par @Eren


Il marqua une pause pour balayer le paysage du regard : aucun louveteau en vue. Ils ont bien progressé ces petits ! pensa-t-il fiÚrement.


Les minutes passaient, et toujours aucun signe de Bhoot ou Loupiotte. Pourtant, Graouw avait toujours été le plus rapide à ce jeu.


Celui-ci commençait Ă  s’inquiĂ©ter : OĂč peuvent-ils bien se cacher ?


La forĂȘt se voulait paisible. Il Ă©tait encore tĂŽt, le chant timide des oiseaux Ă©tait Ă  peine perceptible Ă  travers les branches. La mousse sur le sol exhalait l'odeur humide laissĂ©e par la pluie de la veille. Les arbres s’élevaient majestueusement vers le ciel ensoleillĂ©, tandis que l’air, doux et parfumĂ©, portait une lĂ©gĂšre senteur de pin.


Illustration originale par @KolettJelly


ÉpuisĂ©, notre vaillant compagnon se laissa tomber dans l'herbe. Il Ă©tait assoiffĂ© ! MalgrĂ© le vent frais, la chaleur se faisait sentir. Par chance, un ruisseau chantait Ă  quelques pas de lĂ . Les reflets sur l’eau offraient un spectacle Ă©tincelant au contact des rayons du soleil. Graouw s'en approcha pour s’abreuver.


En relevant le museau, Graouw eut une impression de dĂ©jĂ  vu... Face Ă  lui, s'affichait une vision de son passĂ©, un secret qu’il avait enterrĂ© depuis des annĂ©es : la Chute ArgentĂ©e.



Illustration originale par @Eren


La cascade portait bien son nom. Ses eaux glissaient sur les rochers, comme un voile d’argent suspendu dans l'air.


Seuls les plus avertis connaissaient la vĂ©ritĂ© sur la mystĂ©rieuse chute et notre compagnon Ă©tait parfaitement conscient des risques qu’il encourait s’il osait traverser le rideau d'argent. Le Loup Bavard craignait de devoir dire adieu Ă  ses amis et, par expĂ©rience, celui-ci savait pertinemment qu'il en souffrirait pour le restant de sa vie...


Graouw Ă©tait un simple chien, mais pour ses pairs, il Ă©tait le Loup Bavard. Son enfance passĂ©e aux cĂŽtĂ©s d’un maitre aveugle lui avait lĂ©guĂ© un don unique au sein de la Meute : il maitrisait la langue des Hommes Ă  la perfection.


Son destin avait basculĂ© le jour oĂč, par erreur, il avait dĂ» abandonner celui qu'il aimait plus que tout. LivrĂ© Ă  la solitude des bois, puis traquĂ© et vendu comme une simple marchandise par un trappeur, Graouw aurait pu tout perdre. Mais la Meute l'avait sauvĂ©. En le prenant sous leur aile, les loups lui avaient offert une seconde vie. Pour notre sympathique compagnon, ils n'Ă©taient plus des Ă©trangers, mais une vĂ©ritable famille.



La Meute par @Eren


Soudain, un cri lointain brisa ses pensĂ©es : « Graouw !!! OĂč es-tu ? Graouuuuwww !!! »


Graouw se redressa aussitĂŽt.

— Par ici !


Ses deux amis surgirent d’un buisson, à bout de souffle.


— Tu nous as fait une de ces peurs ! » s’exclama Bhoot. « Nous te pensions perdu ! »


— Bhoot, tu t’inquiĂštes toujours pour rien ! rigola Graouw, lançant un petit clin d'Ɠil complice Ă  Loupiotte. Moi, je peux me balader seul dans la forĂȘt sans souci. Toi, c'est une autre histoire !


— C’est vrai ! acquiesça Loupiotte. La derniĂšre fois, on a dĂ» appeler Remus et Lupin pour te sortir de ce trou, on peut se compter chanceux qu’ils n’aient rien dit Ă  tes parents !


Illustration originale de Remus & Lupin par @Eren


— Tu oublies qu'on a dĂ» acheter leur silence en obĂ©issant Ă  leurs ordres pendant une semaine ! rĂąla Bhoot. Et tes frĂšres ont vu lĂ  une occasion en or !


— Les jumeaux ont toujours su flairer les bonnes affaires, admit Graouw. Vous vous rappelez des deux petits cochons qu’ils ont rapportĂ©s un soir ?


— Comment oublier ? s'exclama Loupiotte. C’était la premiĂšre fois que j’en mangeais de ma vie ! Quel rĂ©gal ! »


— Et moi donc ! ajouta Bhoot. J’en ai rĂȘvĂ© pendant des semaines.


Illustration originale par @Eren


Graouw se redressa, bombant le torse :

—Ce qu’ils ont omis de mentionner, c’est que j’étais prĂ©sent lors de la fameuse capture ! Ils m’ont promis le troisiĂšme cochon si je les aidais Ă  faire diversion. »


—Quoiii ?! s'exclamùrent les deux louveteaux en chƓur.


Bhoot haussa le sourcil.

— Et... ils ont tenu parole ?


Illustration originale par @Eren


— Pff ! Bien sĂ»r que non ! intervint Loupiotte en roulant des yeux. Je te parie trois grillons qu’ils l'ont gardĂ© pour eux-mĂȘmes !


— Disons que le dernier semblait ĂȘtre mieux prĂ©parĂ© Ă  l’attaque ! rĂ©pondit Graouw, amusĂ© Ă  l’idĂ©e qu’un cochon ait pu vaincre les jumeaux par la ruse.


— Ça, alors ! s’étonna Loupiotte.


— C'Ă©tait sĂ»r ! conclut Bhoot dans un Ă©clat de rire. Quels gros arnaqueurs, ces deux-lĂ  !


4. Le Mentaliste 🧠


DerriĂšre la Chute ArgentĂ©e, se cachait une grotte souterraine, abritant un portail magique que seul un ĂȘtre au cƓur pur pouvait traverser. Ce passage secret menait vers un havre de paix : le jardin des TrĂ©ants.


Illustration originale par @KolettJelly


Cet endroit divin, situĂ© loin des civilisations modernes, se dressait au sommet des montagnes, dominant les arbres et les nuages. Une petite communautĂ© de moines ayant fait vƓu de silence. Ils Ă©taient dotĂ©s de capacitĂ©s surnaturelles, telles que la tĂ©lĂ©pathie et la manipulation de l'air. Les Anciens les surnommaient les Mentalistes.


Le grand refuge spirituel offrait une faune et une flore bien différentes de ce qu'on connait d'un jardin habituel. Dans ses riviÚres circulaient des métaux précieux sous forme liquide : de l'or en été et de l'argent en hiver. Grùce à leur maßtrise des arts mystiques, les Mentalistes avaient réussi à transformer ces métaux en piÚces d'une grande valeur, s'assurant ainsi une petite fortune avec le temps.


Illustration originale par @KolettJelly


Pour communiquer, les moines avaient développé un systÚme basé uniquement sur la pensée. C'est en partie grùce à la discrétion de leurs échanges qu'ils avaient maintenu le secret de leur existence à travers les ùges.


Mozzie était l'un d'entre eux.


Illustration originale par @Eren


Malvoyant depuis son plus jeune Ăąge, le sage homme dĂ©tenait une sensibilitĂ© exceptionnelle aux Ă©lĂ©ments qui l'entouraient. Faisant confiance Ă  son instinct, il pouvait percevoir des Ă©vĂ©nements significatifs avant mĂȘme qu’ils ne se rĂ©alisent. Ce 6ᔉ sens, hĂ©ritĂ© de sa famille, lui avait valu une mention honorable au sein de sa communautĂ©.


Ce don fut rĂ©vĂ©lĂ© lorsque sa mĂšre, encore une enfant, avait alertĂ© la communautĂ© un beau matin d’une intrusion dans la cour du monastĂšre. Bien qu’elle fĂ»t jeune, sa prĂ©monition s’avĂ©ra juste : un adolescent, recroquevillĂ© et perdu, fut trouvĂ© sur place. Il se prĂ©nommait Jack, et celui-ci prĂ©tendait avoir dĂ©couvert le sanctuaire en plantant inconsciemment un haricot magique au pied de la montagne. Le haricot, devenu gĂ©ant, lui avait Ă©tĂ© offert par un nain farfelu en Ă©change de sa vache.



Illustration originale par @Green


Les moines connaissaient les risques d’une telle intrusion sur leur territoire, et ne pouvaient se permettre de rĂ©vĂ©ler leur secret. Afin d’acheter le silence du garçon, ils lui offrirent un sac rempli de piĂšces d’or extraites de leurs rĂ©serves naturelles. Ils lui firent Ă©galement la promesse de lui envoyer un sac de piĂšces tous les jours Ă  l'aide du portail sous la chute. La seule condition Ă©tait qu'il abatte le haricot gĂ©ant une fois de retour. Pensant Ă  sa mĂšre malade et Ă  sa vache perdue, Jack accepta sans hĂ©siter.



Pousse de Haricot Magique par @Santithur


Les années passÚrent, et les moines tinrent leur promesse. FidÚles à leur parole, ils n'oubliÚrent jamais le jeune homme. Un jour, ils remarquÚrent que les sacs de piÚces s'accumulaient prÚs du portail. Le garçon ne venait plus les récupérer. N'ayant plus de nouvelles, les moines décidÚrent de cesser leur envoi. Ils crurent ne plus jamais le revoir.


Pourtant, bien des annĂ©es plus tard, une silhouette familiĂšre franchit Ă  nouveau le portail secret. Jack, dĂ©sormais devenu un jeune homme accompli, remit les pieds au jardin des TrĂ©ants. Cette fois, il n'Ă©tait pas arrivĂ© les mains vides. En signe de gratitude, il avait apportĂ© avec lui un prĂ©sent inattendu : une portĂ©e de chiots parleurs, qu’il avait lui-mĂȘme sauvĂ©s des mains d'un marchand avare.


Illustration originale par @Eren


Honorés par la générosité et la vaillance du jeune homme, les Mentalistes lui offrirent une place parmi eux. Peu à peu, il tomba amoureux de celle qui avait prédit sa venue lors de son premier passage. Quelques années plus tard, ils eurent un enfant qu'ils appelÚrent « Mozen ».


Illustration originale par @KolettJelly


Mozzie Ă©tait un homme simple, mais profondĂ©ment solitaire. Il chĂ©rissait particuliĂšrement l'odeur des fleurs au printemps et celle des feuilles mortes en automne. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était le contact avec l’eau. Son petit plaisir Ă©tait d'y plonger sa tĂȘte lors des baignades et de crier de toutes ses forces, sachant que personne ne l’entendrait.


Le moine passait rĂ©guliĂšrement ses journĂ©es Ă  se baigner dans le lac prĂšs du Quai des Rocheuses, se laissant emporter par le courant. L'eau fraĂźche lui permettait de revigorer ses muscles et de se vider l'esprit. Toutefois, notre ami malvoyant devait rester vigilant, car un moment d'inattention risquait de le faire glisser au bas de la chute qui se trouvait en fin de parcours. Heureusement, des mesures de sĂ©curitĂ© avaient Ă©tĂ© mises en place pour l’aider Ă  se repĂ©rer. Des oiseaux visionnaires veillaient depuis les arbres prĂšs du prĂ©cipice, et de petits ponts avaient Ă©tĂ© construits pour servir de repĂšres Ă  Mozzie.


Depuis quelque temps, le silence qui régnait dans sa communauté le rendait insatisfait. Rarement entendait-il une voix humaine. Ce n'était qu'aux solstices qu'il avait le privilÚge d'écouter ses confrÚres chanter leur mélodie traditionnelle. Le reste du temps, les moines se retrouvaient au temple pour méditer en silence. Le soir venu, ils partageaient un thé, puis se rendaient dans leurs chambres respectives.


Mozzie ne se rendait aux cérémonies que pour écouter le son de la harpe d'or. Celle-ci était dotée d'un enchantement magique : elle chantait pour quiconque lui commandait de le faire !


Harpe Magique par @Santithur


Malgré cela, la routine était ennuyeuse. Cette situation rendait Mozzie profondément malheureux.


Il fut un temps oĂč il pouvait avoir de longues discussions avec son chien-guide, Graouw. Ce dernier ne lui tenait pas juste compagnie, mais Ă©tait pour lui un vĂ©ritable ami. Les deux camarades se traitaient comme des Ă©gaux et c’est ce qui rendait leur relation si prĂ©cieuse.


Mozzie avait toujours considéré son compagnon comme une bénédiction.


Pourtant, le destin bascula lors d’un aprĂšs-midi brumeux. Graouw, s'Ă©tant un peu trop Ă©loignĂ© pour chasser un papillon de lumiĂšre, s'Ă©gara prĂšs de la paroi rocheuse et franchit par erreur le portail de la Chute. ProjetĂ© hors du Jardin des TrĂ©ants, il se retrouva vulnĂ©rable dans les terres sauvages du monde extĂ©rieur. C'est lĂ  qu'il fut capturĂ© par un Trappeur qui s'empressa de le vendre au plus offrant, le Roi Cesar, monarque des Carreaux.



Le roi des Carreaux : Cesar


Pour Mozzie, la rupture fut brutale. Sa connexion avec Graouw se coupa net Ă  l'instant prĂ©cis oĂč son compagnon quitta l'enceinte sacrĂ©e du jardin. Ce fut comme si une partie de son propre esprit s'Ă©tait Ă©teinte, le laissant dans un silence plus noir que sa propre cĂ©citĂ©. DĂ©chirĂ© par l'angoisse, Mozzie supplia les moines d'organiser une expĂ©dition de secours. Mais la sentence fut sans appel : les Mentalistes vouaient leur existence Ă  la protection de leur havre de paix. Quitter les terres sacrĂ©es pour s'aventurer chez les Mortels risquait de dĂ©voiler le secret de la Chute ArgentĂ©e et de mener les armĂ©es du monde extĂ©rieur jusqu'Ă  eux. Pour prĂ©server le sanctuaire, il fut interdit Ă  quiconque de quitter ses terres pour retrouver le pauvre chien.


Mozzie fut donc dans l'obligation de rester seul et de vivre la perte d'un ĂȘtre cher qu'il ne reverrait jamais.

Assis sur le quai Ă  fixer son reflet, le Mentaliste versa une larme. Puis, d'une voix faible, il soupira tristement : « Si seulement tu Ă©tais encore là
 ».


Illutration originale par @KolettJelly


5. L’Art de dĂ©sobĂ©ir
 avec un grand A 💘


« C’est un choix audacieux. »

Ezekiel s'avança délicatement aux cÎtés de son apprentie qui pointait son arc vers une ùme en détresse.


Les deux anges battaient des ailes au-dessus de la forĂȘt, observant en silence l’agitation terrestre. Un homme gisait au sol, blessĂ© et seul au cƓur des bois. Il ne lui restait sans doute que quelques heures de vie.


— Son ñme est particuliùrement instable, insista le maütre, tu le sais, n'est-ce pas ?


Le vent soufflait et les feuilles tourbillonnaient dans l’air. L’une d’elles balaya une mĂšche rose du visage d’Avril, qu'elle s'empressa de replacer derriĂšre son oreille, agacĂ©e.


L’apprentie ajusta son arc et hocha fermement la tĂȘte.

— Je sais ce que je fais.


Puis, elle lĂącha la corde, permettant au projectile de toucher avec prĂ©cision le cƓur du jeune homme, inconscient de ce qui l'attendait.


Illustration originale par @Eren

Le maitre applaudit : « Chapeau ! »


Son ton respirait le calme, sans laisser paraitre la moindre Ă©motion. Ce n’était pas de la froideur, mais plutĂŽt une fatigue tissĂ©e au fil des siĂšcles.


Ezekiel Ă©tait un paradoxe vivant : une silhouette frĂȘle et juvĂ©nile abritant une Ăąme aussi ancienne que les Ă©toiles. À premiĂšre vue, il n’était qu’un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, mais derriĂšre son doux visage se cachait un ĂȘtre vieux de plus de deux siĂšcles.


Le Cupidon appartenait au cercle restreint des CĂ©lestes. Il formait depuis longtemps de jeunes Ă©lus, leur inculquant avec rigueur un code d’honneur venu d’un autre temps. Ce code, noble et inflexible, n’avait plus vraiment de sens, mĂȘme pour lui. Mais il n’avait rien trouvĂ© d’autre pour donner un sens Ă  ses jours.


Illustration originale par @KoletteJelly


Alors, Ezekiel persistait. Il transmettait, il surveillait, il corrigeait. Il faisait ce qu’on attendait de lui, avec cette docilitĂ© lasse que seuls les Immortels connaissaient. Il n’attendait plus rien des cieux, ni des Hommes. Au fond de lui, il espĂ©rait seulement une faille, un instant d’erreur, un miracle... et ce miracle, c’était Avril.


Illustration originale par @Eren


Depuis sa naissance, Avril n’en faisait qu'Ă  sa tĂȘte. Ce n’était pas un ange comme les autres, son maitre l’avait bien compris. Lorsqu’elle fut en Ăąge d’ĂȘtre formĂ©e, Ezekiel choisit de la prendre sous son aile, afin de mieux la surveiller.


Le Conseil des anges avait Ă©tĂ© formel : aucun ange n’avait le privilĂšge d’enfreindre les commandements sacrĂ©s, sous peine d’ĂȘtre changĂ© en crĂ©ature sauvage.


Licorne Arc-en-ciel par @Santithur


Ezekiel savait pertinemment qu’un jour viendrait oĂč son apprentie franchirait la limite. De lourdes sanctions l'attendaient, pour elle comme pour lui. NĂ©anmoins, il Ă©tait curieux
 curieux de vivre enfin de la nouveautĂ© ! Et seule Avril avait le courage ou la tĂ©mĂ©ritĂ© de bousculer l’ordre Ă©tabli. Elle seule pouvait lui rendre ce dont on l’avait privĂ© : le droit de devenir Mortel.


Avril abaissa son arc, satisfaite. Ses yeux brillaient de détermination.


Sortant de ses pensĂ©es, le maitre reprit un ton sĂ©rieux : « Tu as peu de temps pour lui trouver une Ăąme-sƓur. Pourquoi avoir attendu un moment d'isolement ? »


— Il n'est jamais seul, corrigea Avril, sans plus d’explication.


Un bruit au loin se fit entendre. Rapide comme l’éclair, elle se mit en position, prĂȘte Ă  tirer.


Pendant un instant, on crut voir un sourire naitre sur les lÚvres d'Ezekiel, mais Avril était trop concentrée sur sa nouvelle cible pour le remarquer.


Le soleil allait bientÎt se coucher, embrasant l'horizon de teintes pourpres. Ezekiel ne prit pas le temps d'observer le reste de la scÚne. D'un battement d'ailes vigoureux, le Cupidon doré s'élança vers les cieux, perçant la mer de nuages pour rejoindre Nevaeh, le royaume des anges. Là-haut, suspendue entre l'éther et le vide, l'ile flottante de son peuple scintillait comme un joyau de nacre, isolée du monde des Mortels.


D'une voix presque inaudible, il murmura : « Que la partie commence ! »


6. Journal de bord 🐀


L'an des ombres persistantes – Nouvelle Lune

Maman m’a offert ce journal pour mon 10e anniversaire.  Un cadeau qui lui ressemble : attentionnĂ© et plein d'amour. Je sais qu'elle a travaillĂ© fort pour me l’offrir. Les livres sont des denrĂ©es rares ici, il ne faudrait surtout pas gaspiller les pages.


Endora a mĂȘme dessinĂ© sur la couverture : une petite souris grise, comme celle qui se cache dans le grenier.

Je l’adore ! C'est le plus beau cadeau que j'aie jamais eu. J’en prendrai soin comme un trĂ©sor.



Illustration originale par @iLys


L'an des ombres persistantes – Croissant de Lune

Aujourd’hui, j’ai accompagnĂ© Maman pour cueillir des herbes en forĂȘt. Normalement, c’est ma sƓur qui l’accompagne, mais elle m'a dit que c'Ă©tait Ă  mon tour de le faire. J'avais envie de prendre l'air de toute façon. On s'ennuie, ces temps-ci !


Pendant la promenade, Maman a sorti un livre de son sac. Il ressemblait à mon journal ! Elle m’a fait promettre de ne rien dire à Papa. Je me demande si Endora en a un, elle aussi...


L'an des ombres persistantes – Demi-Lune

Maman est partie hier
 Papa dit qu’elle ne reviendra pas, mais il ment. 

Elle ne nous abandonnerait jamais, ma sƓur et moi. Maman reviendra.


L'an des ombres persistantes – Pleine Lune

Toujours pas de nouvelles de Maman. Comme elle me manque ! Elle avait ce sourire capable d'illuminer les jours les plus sombres.


Endora lui ressemble tellement, surtout ses yeux et ses cheveux de feu.

Peut-ĂȘtre est-ce Ă  cause de ça que Papa s’est mis en colĂšre ? Il me fait peur, parfois



L'an des ombres persistantes – Nouvelle Lune

Endora est revenue du village en larmes ce matin. Une pendaison ordonnĂ©e par le Roi David a eu lieu sur la place publique. Encore ! C'est de plus en plus frĂ©quent depuis qu'il est au pouvoir, mais c'est la premiĂšre fois que je vois ma sƓur pleurer pour ça.


A-t-elle vu Maman ?


Le roi de Pique : David


L'an des ombres persistantes – Croissant de Lune

Maman est partie au ciel. Je n'arrive pas à y croire ! Papa avait donc raison


Mais comment pouvait-il le savoir depuis le dĂ©but ? Pourquoi n’a-t-il rien fait pour la sauver ?

J’ai l’impression que mon monde s’écroule.


L'an des ombres persistantes – Demi-Lune

Papa va se remarier. Il a oublié Maman si rapidement.

Comment peut-il lui faire ça ?

Comment peut-il nous faire ça ? 

Papa a tout détruit ! Je le déteste.


L'an des ombres persistantes – Pleine Lune

Hier, Endora et moi, nous nous sommes perdus en forĂȘt. Endora pense que c'Ă©tait volontaire.

Elle est persuadĂ©e qu’il a tuĂ© Maman et me dit de ne plus l’appeler « Papa ». Je ne sais plus que penser




Illustration originale par @Eren


L'Ère des CitĂ©s volantes – Nouvelle Lune

Ouah ! Ça fait dix ans que je n'ai rien Ă©crit dans ce journal. Le temps file si vite ! Bien des choses se sont passĂ©es. AprĂšs les nombreuses tentatives de mon pĂšre Ă  se dĂ©barrasser d’Endora et moi, nous nous sommes finalement perdus pour de vrai. Par chance, nous avons trouvĂ© refuge chez Daisy et les 7 nains, au Domaine de Salem. Ce sont les champignons gĂ©ants poussant devant la maison principale qui ont attirĂ© notre regard.


Illustration originale par @KolettJelly


Aussi Ă©trange que cela puisse paraĂźtre, notre hĂŽte est un chat noir : Salem, d'oĂč le nom du domaine. Il prĂ©tend avoir Ă©tĂ© un puissant sorcier par le passĂ©, mais ce vieux matou a tendance Ă  exagĂ©rer. On dit qu'un sort aurait Ă©tĂ© jetĂ© sur lui. Maintenant, il vit dans la peau d’un chat. Il n’a pas l’air de s’en plaindre en tout cas !



Illustration originale par @Pieuvre


À mon arrivĂ©e au domaine, Salem m’a montrĂ© son endroit prĂ©fĂ©rĂ©, la bibliothĂšque qu’il a baptisĂ©e fiĂšrement « La collection du Mage ». Le Mage, c’est lui, si cela vous avait Ă©chappĂ©. Je sais
 Ce fĂ©lin est dĂ©finitivement imbu de lui-mĂȘme.


Il faut admettre, toutefois, qu’il a le gout pour la dĂ©coration et les effets de grandeur. Jamais je n’avais vu autant de livres, c'est hallucinant ! Ce n’est pas pour me vanter, mais en moins d’un an, j’avais dĂ©vorĂ© tous les ouvrages. Ce fut une rĂ©vĂ©lation. Maman aurait adorĂ© cet endroit




Illustration originale par @Eren


Aujourd’hui, je m’applique Ă  mettre mes connaissances au service de la recherche et de la science. C'est d'ailleurs en Ă©tudiant des composants du Mal de la Souche que j'ai contractĂ© un virus respiratoire. Curieux de nature, je me suis administrĂ© le premier vaccin pour m'assurer de son efficacitĂ©. Ce n'Ă©tait pas malin, je l’admets. Il faut dire que j’aime ĂȘtre mon propre cobaye. « Un vrai rat de laboratoire ! », comme dirait Daisy.


Potion de vie par @Santithur


Ah Daisy, sans elle, je n’écrirais pas ces lignes ! Endora la surnomme affectueusement la GuĂ©risseuse. C’est vrai qu’elle a un don ! J’apprĂ©cie travailler avec elle. Chaque matin, je l’assiste dans ses recherches au laboratoire pendant que les nains vont dans les mines.


Illustration originale par @Nessuna


Dans ma courte carriĂšre de scientifique, j’ai croisĂ© une quantitĂ© inimaginable de maladies, mais peu d'antidotes. C'est ce que Daisy et moi tentons de crĂ©er : un Ă©lixir de vie. Nos recherches nous ont menĂ©s Ă  nous questionner sur l’origine des anomalies de la forĂȘt. Je crois qu'elles ont un lien avec les animaux fantastiques qui hantent la contrĂ©e. Beaucoup de mystĂšres planent sur ces terres. Je compte bien y trouver une explication. 



Esprit Sylvain par @Santithur


Endora aussi a trouvĂ© sa vocation ; elle est herboriste. Pour l’embĂȘter, je la surnomme l’Empoisonneuse. C'est grĂące Ă  elle que nous avons pu nous dĂ©barrasser des rats qui envahissaient la cave. Ce n'est surtout pas sur Salem qu'il fallait compter !


Ma soeur a pris les mĂȘmes habitudes que Maman. Elle passe son temps Ă  cueillir des plantes et des herbes pour ses concoctions. La forĂȘt est sa seconde maison. Endora connait les propriĂ©tĂ©s de chaque plante, mĂȘme les rares. Au retour de ses expĂ©ditions, elle me partage toujours ses plus belles dĂ©couvertes. Ma soeur est une femme passionnĂ©e. C'est ce que j’aime chez elle.


Illustration originale par @Nessuna


Une semaine s'est Ă©coulĂ©e depuis l'injection des anticorps. Notre invitĂ© semble ĂȘtre revenu Ă  un Ă©tat stable, mais j’estime qu’il faudra encore deux semaines pour un diagnostic clair.


Ces derniers jours, je suis le seul Ă  continuer les recherches au laboratoire. Ma sƓur passe ses journĂ©es en forĂȘt et ma mentore est trop occupĂ©e Ă  veiller sur l'homme qu'elle a trouvĂ© dans les bois. HĂ©las ! Daisy est atteinte d’une maladie qu’aucun remĂšde ne peut vaincre : l'amour.


Illustration originale par @Nessuna


Ma pauvre amie ne comprend pas les risques qu’implique la prĂ©sence de cet homme au domaine. Endora et moi, si.


Ce matin, j’ai vu Endora quitter furtivement le domaine sous sa cape verte, visiblement prĂ©occupĂ©e. De toute Ă©vidence, la prĂ©sence de notre invitĂ© la rend anxieuse. Il porte le sceau du Roi David sur sa bague. Seule une personne de la royautĂ© porterait un bijou comme tel.


Ma sƓur le sait, et elle me cache quelque chose. Elle m’en veut sĂ»rement d’avoir acceptĂ© de le sauver


J’aurais dĂ» la laisser s’occuper de lui. Quel idiot ! Quelques gouttes de poison dans son repas et personne n’aurait rien su. 


Potion de mort par @Santithur


Cette histoire va mal se terminer, je le sens.


– Dexter S.



7. Le fossoyeur et le nain đŸȘ”


L’obscuritĂ© tombait sur le village de Wolfy. ConcentrĂ©, Giacomo travaillait le bois dans le silence de son atelier. Fossoyeur de profession, il Ă©tait avant tout un menuisier passionnĂ©.


Illustration réalisée par @Santithur


Ses talents Ă©taient reconnus Ă  travers toute la contrĂ©e. Il Ă©tait toujours un invitĂ© d'honneur Ă  la Foire internationale de Wolfy, un rendez-vous annuel oĂč les meilleurs artisans et chasseurs de la rĂ©gion prĂ©sentaient leurs plus belles expositions. Giacomo avait toujours refusĂ© de vendre ses crĂ©ations. Au lieu de cela, il les offrait gĂ©nĂ©reusement aux familles du village. C'Ă©tait la meilleure façon d'honorer la mĂ©moire de sa dĂ©funte femme.


C'est cette gĂ©nĂ©rositĂ© et son talent hors pair qui avaient, il y a des annĂ©es, permis aux 7 nains de moderniser leur mine. Leurs sombres galeries s'Ă©taient Ă©clairĂ©es d'un chemin de fer et de caissons solides, Ɠuvre des mains de l’artisan.


Illustration originale par @iLys


Cet Ă©change de services Ă©tait devenu une routine pour les nains et Giacomo, qui en avait profitĂ© pour refaire le mobilier de leur domaine. En retour, les nains le payaient en pĂ©pites d’or. Parfois mĂȘme, ils lui sculptaient des tombes sur demande. GrĂące Ă  eux, le cimetiĂšre de Wolfy Ă©tait devenu un lieu visitĂ©. Les tombes, ornĂ©es de dĂ©corations de toutes les couleurs, Ă©taient devenues des monuments magnifiques aux yeux des passants. Ces Ɠuvres rendaient un vibrant hommage aux Ăąmes dĂ©funtes, alliant la beautĂ© des pierres prĂ©cieuses Ă  la dignitĂ© de la mĂ©moire.


Autel Serpentin par @Santithur


Ce soir-lĂ , alors que la lune commençait timidement Ă  se lever, un petit homme barbu apparut au pas de sa porte avec un sac de cuir tintant. C’était Rumpi, le plus bougon de la bande. « Bonsoir, Giaco. Je suis venu prendre de tes nouvelles. » 


Il tendit Ă  Giacomo un sac de cuir dont le cliquetis n’était pas celui des pĂ©pites d’or habituelles.

— Une nouvelle livraison pour toi, en remerciement pour ta discrĂ©tion et pour l'aide que tu nous as apportĂ©e.


Giacomo saisit le sac. Rien qu'au toucher, il comprit que le contenu Ă©tait diffĂ©rent des piĂšces d'or habituelles. IntriguĂ©, il entrouvrit le cordon et dĂ©couvrit une pluie de diamants de toutes les couleurs. C'Ă©tait une monnaie d'Ă©change rarissime, mĂȘme pour les nains !

— Merci, mon ami. C'est bien plus que ce que j'espĂ©rais, murmura l'artisan en refermant le sac avec respect. Assieds-toi, j’ai quelque chose Ă  te montrer.


L’homme se saisit du pantin qu’il Ă©tait en train de polir.

— Voici ma derniĂšre et plus belle crĂ©ation. Je l'ai sculptĂ©e Ă  l'image d'un petit garçon que j'ai appelĂ© Pinocchio.


Rumpi s'approcha pour observer la marionnette. Son visage s’attendrit.

— Les nains sont les meilleurs sculpteurs de pierre, mais tu es le meilleur sculpteur de bois, Giaco. Cet enfant de bois est une pure merveille, digne de ton talent !


Illustration originale par @Eren


Giacomo sourit, puis reposa le pantin sur une chaise qu’il avait lui-mĂȘme confectionnĂ©e. Rumpi sortit un anneau de sa poche. Le nain serra sa main si fort que son expression devint sombre.

— Il y a un intrus chez nous, au domaine, un jeune homme. Il dit s'appeler Hogier et se fait passer pour un aventurier innocent, mais je sens qu'il nous cache quelque chose. Daisy s’est malheureusement entichĂ©e de lui. J'ai peur pour elle, Giaco, pour notre sĂ©curitĂ©.


Rumpi désigna le sceau de la bague.

— Reconnais-tu ce symbole ?


Illustration originale par @iLys


Giacomo fixa le bijou, le regard sombre.

— C'est le sceau du royaume de Pique, l’emblĂšme du roi David. Jadis, ma femme travaillait dans les jardins de la cour. Fais attention, mon ami. C’est un dictateur qui voue une haine fĂ©roce aux sorciĂšres. Chaque mois, il fait pendre des femmes pour sorcellerie sur la place publique. L’une d’elles vendait des philtres d'amour au marchĂ©... C’était une amie de ma femme. »



Philtre d'amour par @Santithur


Le fossoyeur se tut un instant, puis continua, le cƓur lourd : « Cet aventurier
 tu penses que c’est le fils du roi ? »


Rumpi acquiesça silencieusement.


Le fossoyeur se leva brusquement pour fermer le loquet de sa porte. Son ton devint grave :

— Écoute-moi bien. La garde royale a dĂ©barquĂ© au village ce matin. Ils retournent chaque taverne, chaque grange, Ă  la recherche du prince hĂ©ritier. Ils sont dĂ©terminĂ©s et armĂ©s jusqu'aux dents. Si ton invitĂ© est bien le prince Eric, le danger n'est plus Ă  vos portes, il est dĂ©jĂ  assis Ă  votre table.


Le nain rangea nerveusement la bague dans sa poche. L'avertissement pesait sur Rumpi plus lourdement que n'importe quel sac de gemmes.


— Ne t'inquiĂšte pas, mon ami, poursuivit Giacomo. Je ne dirai rien, tu as ma parole, mais mĂ©fie-toi. Les apparences peuvent ĂȘtre trompeuses ; le sang du tyran coule dans ses veines, et il pourrait se rĂ©vĂ©ler plus redoutable que son pĂšre.


— Je te remercie, Giaco. Je suis restĂ© sur mes gardes, mais je ne peux pas dire que les autres ont autant de discernement.


Rumpi serra la main de l'artisan , puis il disparut dans un l'obscurité.


Giacomo resta seul dans son atelier. L’homme sentit le danger qui s'approchait. Mais il n'y avait rien d'autre Ă  faire que de laisser son ami affronter son propre destin. Le fossoyeur ne pouvait que croiser les doigts et espĂ©rer ne pas avoir Ă  creuser de tombes pour les siens.



8. Escapade nocturne đŸȘœ


Ezekiel se posa avec la lĂ©gĂšretĂ© d'une plume sur la branche oĂč Avril s’était nichĂ©e, baignĂ©e par l'Ă©clat argentĂ© de la lune. La jeune apprentie tenait entre ses mains une pomme entamĂ©e. Silencieuse, elle contemplait le jeune prince, dont le souffle rĂ©gulier trahissait un sommeil profond derriĂšre la fenĂȘtre ouverte.


« Qu’est-ce qui t’intĂ©resse tant chez lui ? s'enquit le Cupidon.


— Inutile de faire semblant, Ezekiel, soupira la jeune fille. Tu le sais parfaitement.


Le garçon laissa filtrer un sourire sur son doux visage, illuminĂ© par une lueur borĂ©ale qui lui Ă©tait propre :

— Tu comprends le destin qui l’attend, n’est-ce pas ?


Sa protĂ©gĂ©e hocha de la tĂȘte, les yeux toujours rivĂ©s sur celui qu'elle n'Ă©tait pas censĂ©e aimer, une silhouette immobile dans la nuit. Le ton du maitre s’assombrit :

— Gabriel n’était pas ravi d’apprendre la nouvelle.


Avril haussa les épaules, puis croqua une nouvelle fois dans le fruit rouge. Un air de défi amusé dansa sur son visage :

— Il sait trĂšs bien que les anges ne choisissent pas leur cible de toute façon. C’est Ă©crit dans le code.


Le Cupidon croisa le regard de son apprentie rebelle. Sous les étoiles, ses yeux brillaient d'une malice partagée.



Illustration originale par @Eren



Ezekiel lui adressa un clin d’Ɠil complice :

— C'est exactement ce que je lui ai rĂ©pondu !


Un sourire fugace éclaira le visage d'Avril avant que le maitre ne pose une main bienveillante sur son épaule.


— TĂąche de ne pas rentrer trop tard, lui souffla-t-il avant de battre des ailes, se fondant dans l'obscuritĂ© pour prendre le chemin du retour. »


Avril lança le reste de sa pomme au sol, un bruit sourd qui se perdit dans le silence de la nuit. L'ange avait fait son choix. Elle savait qu'il Ă©tait trop tard pour faire marche arriĂšre, mais elle n’éprouvait aucun regret.



Le battement d'ailes d'Ezekiel ralentit alors qu'il franchissait les arches de nacre de Nevaeh. L'ile flottante, suspendue dans l'éther, baignait dans une clarté éternelle qui contrastait avec l'obscurité du monde d'en bas.



Illustration originale par @KolettJelly


Gabriel l'attendait au bord du précipice céleste, sa haute stature drapée dans une tunique de soie blanche. Son visage, d'ordinaire sévÚre, s'adoucit imperceptiblement à l'approche du Cupidon.


« Tu reviens bien tard de la terre des Mortels, Ezekiel, commença Gabriel d'une voix grave. J'imagine que tu étais encore en train de couvrir les escapades nocturnes de ton apprentie rebelle ?


Ezekiel se posa avec élégance, lissant ses plumes soyeuses d'un geste nonchalant.


— Avril n'est pas un problĂšme Ă  rĂ©soudre, Gabriel. Elle est l'Ă©volution que nous refusons de voir.

— L'Ă©volution ? Le Conseil appelle cela de l'insubordination. Elle s'attache Ă  ce prince, elle s'imprĂšgne de ses tourments. Elle oublie sa nature !

— Au contraire, elle la dĂ©couvre, rĂ©pliqua Ezekiel d'un ton persuasif. Notre code est une relique. Si nous continuons Ă  Ă©touffer le moindre Ă©clat de passion chez nos jeunes Ă©lus sous prĂ©texte de puretĂ©, nous ne ferons que fabriquer d'autres parias.


Gabriel soupira, puis se tourna vers lui, le regard hanté par un souvenir douloureux.


— Tu joues un jeu dangereux, Ezekiel. Tu sais ce qu'il advient de ceux qui renient leur essence pour embrasser les tourments humains. Nous avons dĂ©jĂ  perdu un frĂšre parce qu'il a commis l'interdit.


Le Cupidon s'approcha, posant un regard sĂ©rieux sur l’ange messager.


— Tu penses à Azazel, c’est ça ?


Un silence pesant s'installa. Le nom de l'ùme déchue flottait toujours comme une ombre sur le Royaume. Gabriel ferma les yeux un instant.


— J'y pense chaque jour, admit-il. Azazel voulait le nĂ©ant. Il a osĂ© lever l'arme d'un Archange contre sa propre immortalitĂ©. Regarde ce qu'il est devenu : une bĂȘte sauvage, un Sleipnir traquĂ© dans les bois, condamnĂ© Ă  se cacher des chasseurs et des braconniers. Son enveloppe est une prison, pire que la mort. Est-ce lĂ  le destin que tu souhaites Ă  Avril ?


Compagnon Sleipnir par @Santithur


— Justement ! Si nous traitons Avril avec trop de duretĂ©, nous risquons de briser son esprit. Ne faisons pas la mĂȘme erreur. Laisse-moi la guider. Le Conseil t'Ă©coutera, si c'est toi qui leur parles.


Gabriel fixa longuement Ezekiel. Son affection pour lui était son unique faiblesse, un vestige d'humanité qu'il ne parvenait pas à effacer, et le Cupidon le savait.


— Tu as une influence dangereuse sur moi, mon ami. Je plaiderai la clĂ©mence... pour cette fois. Mais si elle Ă©choue, mĂȘme mon respect pour toi ne pourra la sauver de sa sentence. »



9. Au domaine de Salem 🍎


« Ça y est ! Je crois que tu es officiellement rĂ©tabli. »


Dexter referma sa trousse de soins d'un coup sec. Dans le double fond de sa mallette, lĂ  oĂč personne n'aurait l'idĂ©e de chercher, reposaient plusieurs fioles scellĂ©es contenant un liquide rouge. Le scientifique retira ses gants puis se leva de son siĂšge, pressĂ© de partir.


Le prince saisit la main du jeune homme et la serra avec une vigueur retrouvée :

— Merci, mon ami. Je te dois la vie.

— Épargne-moi tes remerciements, rĂ©pondit Dexter humblement. C'est Ă  Daisy que revient ce mĂ©rite ! Si elle ne t'avait pas dĂ©couvert dans les bois, ma prĂ©sence n'aurait Ă©tĂ© que d'un bien faible secours.

— C'est vrai, elle a veillĂ© sur moi jour et nuit... murmura le jeune homme, le regard rĂȘveur. J'ai eu de la chance !


Le jeune scientifique rĂ©cupĂ©ra sa mallette, impatient de vĂ©rifier si la « double nature » de la lignĂ©e royale laissait des traces dans ce sang. Il bafouilla un prĂ©texte pour s’éclipser :

— Bon, je dois regagner mon labo. Les recherches n'attendent pas !


Au moment de sortir, il croisa Daisy dans le couloir. Elle attendait, nerveuse.


Dexter posa une main rassurante sur son épaule : « Sois prudente. »


Daisy lui rendit un hochement de tĂȘte reconnaissant et entra dans la chambre. La lumiĂšre matinale dĂ©coupait le visage du prince en deux zones d'ombre et de clartĂ©. Elle s'installa Ă  son chevet et prit sa main, mais il sentit une hĂ©sitation dans ses doigts.


— Tout va bien, Daisy ? Tu me sembles pensive.


La jeune femme baissa les yeux sur la bague qu'il portait. Le secret pesait trop lourd.

— Eric, c'est ça ? C'est bien ton prĂ©nom ? murmura-t-elle enfin.


Le prince resta silencieux, ébranlé.


— Pourquoi avoir dit que tu t'appelais Hogier ? continua Daisy. Pourquoi nous avoir cachĂ© ta vĂ©ritable identitĂ© ?


Les yeux d'Eric se posÚrent sur le bijou qu'il avait oublié de dissimuler. Une vague de panique l'envahit.

— Daisy, je... commença-t-il, la voix Ă©tranglĂ©e.

— Le roi David fait retourner chaque pierre de la contrĂ©e pour te retrouver, l'interrompit-elle. Et toi, tu te caches derriĂšre un pseudonyme. Et c'est qui, ce Hogier ?

— C'est
 mon valet, rĂ©pondit le prince en dĂ©tournant le regard. Il m’accompagne depuis mes seize ans.


Le valet de Pique : Hogier


— Ça n'explique toujours pas pourquoi tu nous as menti pendant tout ce temps, insista-t-elle.


Eric soupira, se tournant vers la fenĂȘtre.


— Daisy
 Ce titre est une prison. Je n'ai jamais voulu de la couronne. Depuis la mort de ma mĂšre, je suis contraint de vivre dans l’ombre de mon pĂšre. Mais ici, j’ai dĂ©couvert une vie simple et... je t’ai rencontrĂ©e, toi.


Sa voix se brisa légÚrement.

— Mon pĂšre est dĂ©vorĂ© par la haine. Il disait que ma mĂšre m'avait rendu « faible ». Elle Ă©tait si malheureuse qu’elle s’est suicidĂ©e. Il ne lui a jamais pardonnĂ© son geste et a fait pendre ses dames de chambre, toutes sans exception. Si mon gĂ©niteur me croit mort, c'est une bĂ©nĂ©diction. Je prĂ©fĂšre la pauvretĂ© Ă  son hĂ©ritage.


Daisy s'approcha de lui doucement.

— Je comprends ta douleur, mon amour, mais fuir n'est pas la solution. Tu savais que le Roi David comptait se remarier avec la reine Rachel ? Si les Piques et les Carreaux s’unissent, des villages seront rĂ©duits en cendres. Cette alliance est un danger pour tous. Tu es le seul hĂ©ritier lĂ©gitime. Tu pourrais rĂ©gner avec justice... et ĂȘtre enfin libre.


La reine des Carreaux : Rachel


Le jeune homme se redressa, le visage livide :

— Rachel, la veuve du Sud ? Je n'Ă©tais pas au courant
 Tu es certaine ? Mon pĂšre ne la porte pas spĂ©cialement dans son coeur...

— Il a besoin de son or et de son influence, rĂ©torqua Daisy. Tu es le seul capable de briser cette alliance. EmpĂȘche-les de transformer ce monde en dictature.

— Tu rĂ©alises le sacrifice que cela implique ?

— Je te demande simplement d'ĂȘtre le souverain que ce monde attend.



Illustration originale par @Nessuna



Pendant ce temps, Salem attendait, tapi sur une étagÚre au milieu des grimoires poussiéreux. Il observa Dexter entrer, sa mallette serrée contre lui comme un bouclier.


— Tiens, le rat de laboratoire est de retour, ironisa le chat en battant de la queue. Tu avais oubliĂ© une
 Ă©prouvette ?


Dexter ne répondit pas, vérifiant nerveusement le verrou de sa mallette. Salem n'échappa pas à la tache de sang sur sa manche.


— Tu as l'air d'avoir vu un fantĂŽme, petit
 ou d'en avoir dissĂ©quĂ© un.

— Je fais simplement mon travail, Salem, marmonna Dexter, l'air hagard, sans mĂȘme croiser son regard. Quelqu'un doit s'assurer que ce domaine reste un refuge, et non un piĂšge !


Avant que le chat ne puisse répliquer, le scientifique s'était déjà engouffré dans l'arriÚre-salle, verrouillant la porte derriÚre lui.


Salem observa la porte d'un air blasé. Puisque l'ambiance au laboratoire était devenue irrespirable, il décida qu'il était temps d'aller voir ailleurs. Son estomac réclamait à manger. Il trotta vers la cuisine, espérant y trouver un peu de bon sens et tomber sur quelqu'un au comportement moins erratique.


Mais en arrivant au seuil de la piÚce, il ne trouva que le silence. Il eut juste le temps d'entrevoir la silhouette d'Endora s'engouffrer par la porte dérobée menant au jardin. Pressée par une hùte inhabituelle, l'empoisonneuse gagna sa serre et s'y réfugia avant qu'il ne puisse l'interpeller.



Illustration originale par @KolettJelly


Sur le comptoir, seul un panier de pommes rouges tĂ©moignait de son passage. Salem s'approcha, humant l'odeur sucrĂ©e. « Magnifique ! VoilĂ  que la rouquine se met Ă  jouer les courants d'air. À ce rythme-lĂ , je vais finir par devoir prĂ©parer ce diner moi-mĂȘme. »



10. La perle du destin 🔼


Au milieu du hangar de l’Institut Levitas, la montgolfiĂšre imposait une silhouette absurde. Sa toile, une immense citrouille blanche aux panneaux de soie bleutĂ©s, semblait tout droit sortie d'un conte pour enfants, un vestige excentrique que l’AcadĂ©mie Omni aurait jugĂ© indigne de ses hangars aseptisĂ©s. Ici, Ă  Levitas, on rĂ©cupĂ©rait ce que l'Ă©lite rejetait.


PhĂ©nix s'activait autour des bruleurs, un chiffon graisseux Ă  la main. AprĂšs les heures de cours, il s’occupait de l'entretien mĂ©nager des ballons. Ce n’était pas glorieux de rĂ©curer la suie des autres, mais cela lui permettait de financer sa licence de pilote et de rester prĂšs de ce qu'il aimait le plus : le ciel. 


— Tu as vu ça, Ev ? On va survoler la citĂ© dans un lĂ©gume gĂ©ant ! Si c'est pas la classe absolue, s'esclaffa-t-il.


Evoni s'approcha en riant, réajustant une mÚche de ses cheveux noirs dont les reflets violets rappelaient les profondeurs de l'abysse. Elle venait souvent l'aider ou simplement dessiner dans un coin du hangar pendant ses heures de travail. Spark, leur boule de poils surexcitée, tentait déjà de grimper dans la nacelle.


— On n'est pas censĂ©s faire le mĂ©nage, normalement ? demanda-t-elle en grimpant Ă  bord avec l'agilitĂ© d'un chat.

— Le mĂ©nage ? Laisse ça aux maniaques du protocole ! On finira au retour. Qu’est-ce qu’il peut bien m’arriver de toute façon ? Qu’on me renvoie ?


Evoni esquissa un sourire en coin en s'agrippant au rebord argenté :

— Bah... ce ne serait pas la premiĂšre fois, PhĂ©nix !

— Exactement ! Alors autant que ce soit pour une bonne raison. Monte, on se casse !


D'un geste vif, il largua les amarres. Alors que la citrouille volante s'élevait gracieusement au-dessus des toits de la cité Omega, Evoni observa les tours de verre devenir minuscules.


À Levitas, Evoni avait choisi la concentration artistique par dĂ©pit. Puisque son don de voyance Ă©tait jugĂ© trop instable pour les conseils administratifs oĂč brillaient ses sƓurs, elle avait dĂ©cidĂ© de peindre ses visions. Elle Ă©tait devenue l’ñme de l’école : c’était elle qui avait dĂ©corĂ© les murs ternes de l’atelier de PhĂ©nix, y peignant des constellations mouvantes et des rĂȘves Ă©veillĂ©s qui semblaient vibrer sous la lumiĂšre des lanternes Ă  combustible.


Phénix maniait les commandes avec une aisance déconcertante. Son talent de pyromancien avait bien failli causer sa perte à l'Académie Omni, mais ici, entre deux corvées de nettoyage, il apprenait enfin à dompter son feu pour en faire un moteur de liberté.


— Tu te rends compte, soupira-t-elle en voyant l'ombre de la citrouille glisser sur les nuages. Cherry et Berry donneraient tout pour ĂȘtre Ă  ma place.

— Tes belles-sƓurs ? Elles feraient une syncope si elles devaient grimper lĂ -dedans. Elles ne savent mĂȘme pas ce que c'est d'avoir du feu dans les veines ou du ciel dans la tĂȘte.


Evoni sourit. Elle aimait Phénix pour ça : sa franchise brutale et son charisme.


HĂ©las, Ă  la maison, Evoni ne recevait pas le mĂȘme discours. Cheryl, la sƓur ainĂ©e, fut diplĂŽmĂ©e de l’AcadĂ©mie Omni avec les plus hautes mentions avant de devenir une avocate renommĂ©e, utilisant ses dons pour anticiper les arguments de ses adversaires. Brianna, en terminale, suivait ses traces Ă  la perfection. Toutes deux Ă©taient les fiertĂ©s de la famille, des filles « exemplaires », comme disait Irma, sa belle-mĂšre.


Evoni, elle, peinait Ă  prouver sa valeur. Son don Ă©tait une tempĂȘte imprĂ©visible : des rĂȘves prĂ©monitoires qui la hantaient la nuit ou des visions foudroyantes dĂ©clenchĂ©es par un simple contact physique, mais jamais sur demande. À Levitas, on l'encourageait Ă  explorer cette instabilitĂ© par le pinceau, mais pour sa famille, troquer la prophĂ©tie contre la peinture n'Ă©tait qu'une preuve supplĂ©mentaire de son Ă©chec.


— J’aurais quand mĂȘme aimĂ© entrer Ă  l’AcadĂ©mie, murmura-t-elle en fixant l'horizon. Juste pour leur fermer le clapet.


Phénix coupa les gaz et se tourna vers elle.


— Écoute-moi, Ev. L'AcadĂ©mie Omni n'est qu'une bande d'Ă©litistes qui n'ont aucun talent. Regarde tes sƓurs : elles seraient incapables de voir Ă  deux mĂštres sans leurs catalyseurs de pacotille. Elles dĂ©pendent de leurs machines flottantes pour parler. Toi, tu as quelque chose de brut, de rĂ©el. Ton pouvoir n'est pas une fonction de bureau, c'est un instinct. Ils ne pourront jamais enseigner ça lĂ -bas.


Catalyseur d'aura par @Santithur



Le jeune pilote lui pointa l’ocĂ©an.


— Regarde l'eau, Ev. Oublie ces coincĂ©s. Avec un peu de chance, on croisera une sirĂšne. Il parait qu'elles remontent parfois prĂšs de la surface Ă  cette heure-ci pour nettoyer les gros coquillages.


Evoni scruta l'Ă©cume. Tout le monde savait que la richesse de la citĂ© reposait en grande partie sur le commerce des perles que les sirĂšnes cultivaient depuis des millĂ©naires. C'Ă©tait leur trĂ©sor, leur monnaie d'Ă©change avec le monde extĂ©rieur, et apercevoir une ouvriĂšre des mers au grand jour Ă©tait le rĂȘve de tout vagabond.



Illustration originale par @KolettJelly


C’est alors que le regard d'Evoni se figea. Sous la surface de l'onde argentĂ©e, une pulsation lumineuse venait de traverser l'eau. Ce n'Ă©tait pas un simple reflet du soleil sur un coquillage. C'Ă©tait un appel. Sa curiositĂ© raisonnĂ©e s'Ă©vapora instantanĂ©ment, remplacĂ©e par un besoin viscĂ©ral de comprendre.


Sans réfléchir, emportée par cet élan magnétique, Evoni grimpa sur le rebord étroit de la nacelle en velours. Elle se redressa, frÎlant le vide, ses yeux fixés sur l'éclat sous-marin.


— PhĂ©nix, regarde ! C'est... 


Spark, restĂ© dans le fond de la nacelle, se dressa soudain et lĂącha un aboiement strident, surpris par le mouvement de sa maitresse. Le jappement fit sursauter Evoni. 


— Ev ! Descends de lĂ  ! hurla PhĂ©nix, coupant net les bruleurs pour se prĂ©cipiter vers elle.


Mais il était trop tard. Le pied glissa sur le velours lisse, et elle bascula dans l'immensité du ciel.


Les cris de Phénix ne furent bientÎt plus qu'un écho lointain, balayé par le sifflement du vent dans ses oreilles. Pendant une seconde qui sembla durer une éternité, Evoni fut suspendue entre deux mondes. Le ciel d'Omega s'éloignait à une vitesse terrifiante tandis que l'immensité de l'océan montait à sa rencontre.


Elle ferma les yeux, attendant l'impact, mais le choc n'eut jamais lieu. Lorsqu'elle rouvrit les paupiÚres, le chaos du ciel avait fait place à un silence absolu, une pesanteur liquide et apaisante. Evoni ne coulait pas. Elle ne flottait pas vraiment non plus. Elle se sentait éthérée, comme une vapeur d'encre noir et bleu se diluant dans l'eau cristalline. Elle baissa les yeux sur ses mains : elles étaient translucides, traversées par les rayons de lumiÚre qui perçaient la surface loin au-dessus.


Skin SirĂšne par @Santithur


Autour d'elle, le paysage Ă©tait Ă  couper le souffle. Ce n'Ă©tait pas seulement le fond de la mer ; c'Ă©tait une citĂ© organique. Des structures de nacre gĂ©antes s'Ă©levaient comme des cathĂ©drales de coquillages, leurs parois irisĂ©es reflĂ©tant des teintes de rose et d'opale. Des sirĂšnes passaient Ă  quelques centimĂštres d'elle. Leurs queues puissantes, couvertes d'Ă©cailles de toutes les couleurs, battaient la mesure d'un ballet silencieux. Elles semblaient occupĂ©es, transportant des paniers d'algues tressĂ©es remplis de perles luminescentes. L'une d'elles traversa littĂ©ralement le corps d'Evoni. L'adolescente ne ressentit qu'un lĂ©ger frisson, une onde de fraicheur, alors que la crĂ©ature continuait sa route sans mĂȘme remarquer sa prĂ©sence.


Elle Ă©tait un fantĂŽme dans un sanctuaire vivant, un tĂ©moin invisible de la richesse secrĂšte d’Atlantis. La vision dont elle Ă©tait tĂ©moin dĂ©passait toutes les lĂ©gendes qu’elle avait bien pu entendre dans son enfance. 


AttirĂ©e par une vibration sourde qui faisait battre ses tempes, Evoni nagea vers la tour centrale. À l'intĂ©rieur, dans une salle dont les murs semblaient faits de miroirs liquides, trĂŽnait la Grande Perle SacrĂ©e. Elle Ă©tait immense, parfaite, et dĂ©gageait une chaleur qui n'avait rien de marin.



StĂšle Corallienne par @Santithur


Au moment oĂč les doigts d'Evoni effleurĂšrent sa surface lisse, l'ocĂ©an disparut.


Elle se retrouva projetée dans une chambre close, étouffante de chaleur humaine. L'odeur du sel fut remplacée par celle des herbes médicinales.


Le prince Eric était aux cÎtés d'une femme épuisée, mais rayonnante. La sagefemme, une rousse au regard émeraude, déposait un nourrisson dans les bras de sa mÚre.


— Bienvenu parmi nous, Nolan, murmura-t-elle.


C’est alors qu’un mouvement prĂšs de la cheminĂ©e attira l’attention d’Evoni. Un chat noir s'Ă©tira avec une nonchalance presque provocante. Ses yeux d'un jaune Ă©lectrique se tournĂšrent vers Evoni, comme s'il pouvait percevoir cette intruse venue d’ailleurs.


Chat de gouttiĂšre par @Santithur


Le félin roula des yeux avant de déclarer d'un ton sarcastique :

— Je prĂ©fĂ©rais Nokio, mais ils ne m’ont pas Ă©coutĂ©, pour faire changement.


L'image se mit à trembler. Evoni sentit la pression de l'océan écraser ses poumons, le froid de l'abysse la mordre jusqu'aux os. La lumiÚre de la perle sacrée devint aveuglante, un éclair blanc qui la propulsa dans le néant.



— Ev ! Parle-moi ! Ev !


La voix n'était plus un écho. C'était un cri déchirant qui lui brulait les tympans.


Evoni ouvrit brusquement les yeux. Le plafond de sa chambre, avec ses fissures familiÚres, lui parut étrangement flou. Elle était allongée sur son lit, trempée jusqu'aux os, l'eau de mer formant une flaque sombre sur son matelas.


À son chevet, PhĂ©nix, rongĂ© d'inquiĂ©tude, tentait de la rĂ©chauffer. Ses mains, habituellement si assurĂ©es quand il s'agissait de manipuler le feu, tremblaient violemment.


— Tu as coulĂ©... Je n'arrivais pas Ă  te remonter... et puis d'un coup, tu Ă©tais lĂ , sur le pont, murmura-t-il, la voix brisĂ©e par l'adrĂ©naline.


Au pied du lit, le vacarme habituel reprit ses droits. 


— Ça empeste l’algue pourrie ! s'exclama Cheryl en grimaçant.

— Elle va bousiller le lit avec toute cette flotte, ajouta Brianna en croisant les bras. C’est du lin importĂ©, Vovo, pas une serviette pour ton sale chien de rue !


Spark sauta sur le lit, bousculant les deux sƓurs qui protestĂšrent bruyamment, et vint poser son museau contre la main d'Evoni. Ignorant les railleries de Cheryl et Brianna qui s’extirpaient de la chambre en se bouchant le nez, elle desserra ses doigts engourdis. NichĂ©e contre sa paume, une petite perle blanche, d'une perfection absolue, irradiait une douce lueur nacrĂ©e.


Le silence qui suivit fut brutalement interrompu par le claquement d'une porte. Dans le couloir, la voix d'Irma rĂ©sonna, appelant ses filles pour le diner. PhĂ©nix, comprenant que l'intimitĂ© du moment touchait Ă  sa fin, jeta un regard protecteur Ă  son amie avant de s'Ă©clipser discrĂštement par la fenĂȘtre, promettant d'un signe de tĂȘte qu'ils en reparleraient Ă  l'abri des regards, dans son atelier.


— Evoni ! On ne va pas t'attendre toute la nuit ! hurla la voix perçante d'Irma à travers la porte.


Evoni glissa la perle sous son oreiller, sentant le froid de l'ocĂ©an persister sous ses draps. Elle caressa la tĂȘte de son fidĂšle compagnon. 


— Allez, mon grand, murmura-t-elle Ă  l'oreille de Spark. Le spectacle est terminĂ©. Pour l'instant.


À des lieues de lĂ , quelque chose venait de s'Ă©veiller, et ce quelque chose connaissait dĂ©sormais le nom d'Evoni.



11. Dans la peau d'un chat 🐈‍⬛


Salem se hissa sur le comptoir de la cuisine, l'Ɠil attirĂ© par la pyramide de retailles de pommes.

— Dis-moi, Daisy, qu’as-tu fait de toutes les pommes qui reposaient dans le panier ?

— J'ai transformĂ© la rĂ©colte en tartes ! rĂ©pondit-elle sans quitter son ouvrage des yeux. Endora les a cueillies ce matin mĂȘme.

— Endora ? grinça le chat en glissant une patte vers une Ă©pluchure. Tu es bien certaine qu’elle ne les a pas empoisonnĂ©es ?

— Trùs drîle, Salem ! Allez, aide-moi plutît à mettre la table. Les nains ne vont plus tarder.

— À vos ordres, Princesse !


Illustration originale par @Nessuna


Le chat noir se laissa glisser au sol. En alignant les fourchettes d'étain avec une précision maniaque, l'odeur sucrée de la cannelle le projeta trente ans en arriÚre, sous les arches dorés de la Cité Omega.



Illustration originale par @KolettJelly


La suite, bientĂŽt...


12. Le vilain petit canard 🩱




Illustration originale par @Pieuvre



Le lore fut écrit sous les normes de la graphie française rectifiée de 1990.


Message de l'autrice đŸȘ¶


Bonjour, veuillez noter que le lore est un produit indĂ©pendant de Wolfy. L'histoire globale est entiĂšrement complĂ©tĂ©e dans mon imaginaire, mais Ă  l'Ă©crit, c'est plus compliquĂ©. Les suites peuvent prendre plusieurs mois Ă  ĂȘtre publiĂ©es, car nous prĂ©fĂ©rons offrir un texte cohĂ©rent plutĂŽt qu'un brouillon sans profondeur. Merci de votre comprĂ©hension et de vos messages ! Sachez que je lis tous vos commentaires et que je les prends en considĂ©ration pour l'avenir !


Illustration originale par @Malori


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Mis Ă  jour le : 15/03/2026

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